Interview:Bill Gates «Je regrette que ceux qui peuvent donner ne s’engagent pas plus»

L’ancien patron de Microsoft est devenu philanthrope à plein temps. Il sera en France les 4 et 5 avril pour exposer les résultats de sa fondation privée d’aide au développement, dotée de 34 milliards de dollars.

 

Le Figaro Magazine – Quel est l’objectif de la campagne de communication que vous vous apprêtez à mener en France?

Bill Gates – Les pays européens, dont la France, ont toujours été très généreux envers les pays pauvres. Mon but avec cette campagne * est de leur montrer, en m’appuyant sur des exemples et des chiffres concrets, que leur argent n’est pas capté par des dictateurs ou détourné par des corrompus, ainsi que tant de gens continuent à le croire, mais qu’il sert effectivement à distribuer des vaccins et des médicaments, à sauver des vies, à aider les paysans à produire davantage, à faire en sorte que ces pays deviennent autosuffisants. Je me suis rendu à Londres en octobre dernier et je me rendrai à Paris le 4 avril prochain pour montrer les «preuves vivantes» de ce succès, et pour rappeler que les populations des pays pauvres continuent à avoir besoin qu’on les aide.

Est-ce aussi parce que vous vous inquiétez de la diminution des aides versées par la France?

La France est vraiment généreuse. Davantage que les Etats-Unis en pourcentage de son PIB, même si les Etats-Unis donnent plus en volume. Mais il est vrai que la France n’a pas augmenté sa participation depuis des années alors qu’elle s’était engagée – ainsi d’ailleurs que l’Allemagne et le Royaume-Uni – à faire passer le montant de son aide au développement de 0,4 % de son PIB à 0,7 %; ce qui fait une énorme différence ! Il lui appartient maintenant de décider si elle va tenir cet engagement, entre tous ses autres choix budgétaires, pour sauver les plus pauvres. J’ai très bon espoir qu’elle le fera. Et c’est pour cela que j’ai conçu le «living proof project» (projet preuves vivantes) tel que je le présenterai de vive voix aux hommes politiques et aux leaders d’opinion, mais aussi sur le web à un public beaucoup plus large, parce que je suis convaincu que l’opinion publique française peut peser, elle aussi, sur la décision que prendront ses dirigeants.

Savez-vous qu’en France il existe une opposition assez forte contre les OGM? Et quels seront vos arguments si l’on vous interpelle sur ceux que vous avez financés?

Je suis au courant, oui. Les Français ont la chance de pouvoir décider exactement ce qu’ils ont envie de manger, mais certains peuples n’ont pas ce choix. Nous avons effectivement financé un riz qui résiste aux inondations, un riz grâce auquel nous pouvons sauver les pauvres, et ça, sauver la vie des plus pauvres, ça ne devrait pas pouvoir être contesté ! Si la science invente une céréale qui permet non seulement de nourrir les gens, mais aussi de les laisser gagner un peu d’argent afin qu’ils puissent envoyer leurs enfants à l’école – ce qui représente un énorme bénéfice humain par rapport au risque encouru, surveillé par des études scientifiques -, alors, ce n’est pas à nous de décider si les pays concernés ont le droit, ou pas, de les offrir à leurs populations. Chaque cas, qu’il s’agisse de blé, de riz ou de sorgho, doit être étudié individuellement, mais la décision n’appartient qu’à ces pays, et à eux seuls.

La majorité des actions menées par votre fondation visent à l’amélioration de la santé. Pouvez-vous nous expliquer ce choix?

La fondation intervient dans trois domaines principaux: la santé, le développement et l’éducation. Si la santé est effectivement celui sur lequel nous investissons le plus, c’est parce que nous avons fini par comprendre qu’elle était la clé d’un développement maîtrisé. Au départ, nous nous étions focalisés sur la contraception et la planification des naissances, mais c’était très cher et pas vraiment efficace. Puis nous nous sommes aperçus, à notre grande surprise, qu’en améliorant la santé, on obtenait en fait trois types de résultats. On diminue les décès, bien sûr. On évite la maladie et ses effets secondaires, tels que les handicaps physiques ou mentaux, qui sont très fréquents en Afrique du fait de la dénutrition ou du paludisme. Mais – et c’est là le bénéfice ultime, inespéré -, on constate également que les parents arrêtent de faire une multitude d’enfants dans l’espoir que quelques-uns survivent. Au total, on empêche donc l’accroissement débridé de la population mondiale et tous les problèmes – famine, analphabétisme, sous-emploi, dégâts environnementaux… – qui en découlent.

Depuis plus de dix ans que votre fondation existe, quelle est votre plus grande réussite?

Les vaccins. En termes de rendement humain par dollar versé, je ne connais rien de plus efficace que les vaccins. Depuis la création de la Gavi (Alliance mondiale pour la vaccination et l’immunisation, créée en 2000 grâce à un don de 750 millions de dollars de la Fondation Gates, ndlr), les vaccins ont sauvé 5 millions de vies. La polio, qui tuait ou paralysait encore 350.000 enfants chaque année il y a vingt ans, est pratiquement éradiquée, à 99 %. Les décès provoqués par la rougeole en Afrique ont diminué de 98 %. Et ça, c’est vraiment formidable. Ça, c’est ce que nous faisons.

Quel est votre principal objectif, aujourd’hui?

Notre plus grand espoir – et notre investissement le plus risqué – concerne l’élaboration d’un vaccin contre le paludisme. Nous luttons déjà contre lui avec des moyens matériels, comme les mousti quaires ou les insecticides, mais l’idéal serait de parvenir à fabriquer un vaccin à la fois efficace et peu cher. Nous finançons pour cela plusieurs équipes de recherche, dont l’une au moins est arrivée dans la phase finale de ses tests. Mais ce n’est pas encore gagné, ni pour tout de suite.

Dotée au départ de 17milliards de dollars – et du double aujourd’hui -, votre fondation est-elle toujours la plus grande et la seule à avoir été créée, de son vivant, par un donateur aussi jeune?

Comparée aux autres fondations, la nôtre est assez grande, en effet. Mais, comparée à ce que donnent les Etats, elle est très petite. Et comparée à l’immensité des problèmes sur lesquels nous travaillons, elle est minuscule. Quant à l’âge que j’avais quand j’ai commencé à donner, sa jeunesse est très relative, elle aussi. J’ai commencé vers 40 ans et je travaille à temps plein pour la fondation depuis que j’ai 53 ans. Alors que Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, n’avait que 26 ans lorsqu’il a fait un don de 100 millions de dollars l’an dernier ; c’est nettement plus jeune que moi ! Je crois en outre que ce qui compte le plus, ce n’est pas la taille du don – beaucoup de gens lèguent leur fortune en héritage à des organisations caritatives – ni l’âge auquel on le fait, mais le degré d’engagement personnel des donateurs. C’est bien de donner, mais ce que je trouve dommage, c’est que ceux qui peuvent le faire ne s’engagent pas davantage. Il y a urgence.

Cela fait près de trois ans que vous vous consacrez entièrement à votre fondation. La technologie ne vous intéresse plus?

Je continue à m’y intéresser énormément pour mon travail à la fondation. Quand vous financez des recherches sur les vaccins, ou quand il faut trouver un moyen pour les conserver au froid jusqu’à leur lieu d’inoculation, la science intervient tout le temps, et ça me plaît beaucoup. J’apprends aussi beaucoup en immunologie ou en biologie. Et l’expérience acquise chez Microsoft me sert sans arrêt, notamment pour tout ce qui concerne les rencontres, les voyages, les partenariats… sans oublier l’attente – qui dure parfois dix ans ! – avant qu’une recherche aboutisse.

Vos équipes ont la réputation d’être plus efficaces que celles de beaucoup d’ONG. Cela vient-il de la façon, très «chef d’entreprise», dont vous les dirigez?

Un grand nombre d’ONG font un travail remarquable et nous travaillons d’ailleurs fréquemment avec sept ou huit d’entre elles sur le terrain. Il est possible aussi que ma réputation d’efficacité, acquise chez Microsoft, me serve: on me fait crédit, on ne travaille peut-être pas pour moi tout à fait de la façon dont on travaillerait pour un autre. Mais nous ne sommes pas toujours efficaces ; il nous arrive d’abandonner certains projets, soit parce qu’ils ne marchent pas, soit parce qu’ils ne seraient pas capables de continuer à marcher sans nous. Je crois que la grande différence avec d’autres organisations caritatives, c’est que nous considérons l’efficacité comme essentielle: un projet doit non seulement fonctionner, mais apporter davantage de bénéfice (le mot n’est pas employé ici dans le sens d’argent, mais de bénéfice humain, ndlr) qu’il ne coûte, et continuer à en apporter si nous cessons de le financer. L’efficacité, c’est la clé. J’ajoute aussi que nous avons une équipe extraordinaire, en dépit du fait que nous ne versons pas des salaires très élevés, et pas de stock-options non plus. Mais la mission est excitante et c’est sans doute ce qui attire à nous tant de gens fabuleux, y compris des experts financiers.

Où en êtes-vous de votre opération «Giving Pledge» («Promesse de don»), lancée l’été dernier avec Warren Buffett, pour inciter les milliardaires à léguer au moins la moitié de leur fortune à des œuvres charitables? Et cet appel a-t-il été entendu en Europe?

Notre groupe compte aujourd’hui, très officiellement, soixante membres. Pas tous américains, mais tous basés aux Etats-Unis; sans doute parce que ce pays abrite les plus grandes fortunes et que ceux qui les possèdent ont la très grande chance d’être assez riches pour pouvoir donner beaucoup. Ils se connaissent, ils se fréquentent, ils s’encouragent mutuellement à donner. Et même si je serais – bien entendu – ravi que d’autres nous rejoignent, je considère que le «Giving Pledge» est d’ores et déjà un incroyable succès. C’est beaucoup plus que je n’espérais.

La générosité des milliardaires américains s’explique-t-elle en partie par une relation différente avec l’héritage?

Léguer trop d’argent à ses propres enfants n’est pas une bonne chose… quel que soit le pays ! Les miens (William et Melinda Gates, mariés depuis1994, ont trois enfants, âgés de 15, 12 et 9 ans, ndlr) ont toujours su que je n’avais pas l’intention de leur léguer une immense fortune et qu’ils allaient devoir travailler un tout petit peu plus que s’ils étaient simplement des princes et des princesses. Je trouve parfaitement normal et sain de les élever comme ça.

Vous prônez une forme de «capitalisme créatif». Qu’entendez-vous par là?

Je vais vous donner un exemple concret, celui d’une société française: Sanofi-Aventis. Ils sont très généreux. Ils nous prêtent leurs chercheurs et leurs compétences pour les mettre au service des plus pauvres, afin de produire un vaccin contre la polio au prix le plus bas, sans aucun espoir que cela augmente leurs profits. Mais pour eux, ce n’est pas à fonds perdus: ils accroissent leur savoir-faire, ils motivent leurs employés, ils renforcent leur présence sur le marché mondial, ils préparent le terrain pour de nouveaux partenariats, ils valorisent leur image.

Catastrophes naturelles, crise financière, licenciements, inquiétudes écologiques, conflits armés: et vous continuez à vous dire «optimiste»?

Bien sûr ! Tous les drames qui surviennent ne doivent pas occulter le fait que, fondamentalement et spectaculairement, les conditions de vie de la population mondiale ne cessent de s’améliorer.

Même en Afrique?

Absolument : les choses s’y sont améliorées de façon massive. Qu’il s’agisse de mortalité infantile, de nutrition, d’alphabétisation ou d’éducation. Certains pays comme le Nigeria, l’Ethiopie, la Tanzanie ou le Kenya ont enregistré des progrès très importants. Et d’autres, qui étaient encore largement assistés il y a quarante ans, sont aujourd’hui des donateurs ! Mais la condition humaine ne s’est évidemment pas améliorée dans tous les pays autant qu’en France ou aux Etats-Unis, et c’est pourquoi nous devons continuer à les aider: pour qu’ils deviennent, à leur tour, autosuffisants.

Figaro

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